Interview : Madame Barry Néné Houdia Baldé, fondatrice du groupe universitaire ISIM-UNT-CPS « Les étudiants guinéens n’arrivent pas à faire la différence entre un très bon enseignant et un enseignant éloquent… »

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Dans cette grande interview,  la fondatrice de l’institut supérieur d’informatique et de management, université des nouvelles technologies situé à Démoudoula dans la commune de Ratoma, aborde des questions liées au fonctionnement de son institution, le niveau de la formation mais aussi le phénomène de l’immigration clandestine.

Laplumeplus.com : pour commencer, résumez-nous votre parcours

Madame Barry : j’ai un parcours qui est quand même exceptionnel. J’ai commencé en tant qu’animatrice de terrain avec l’entraide universitaire pour le développement. J’ai été sociologue au cabinet d’architecture et d’ingénierie de Guinée avant d’être DRH (directrice des ressources humaines) de l’ISIM fondé par mon défunt mari que moi j’ai repris depuis 2010. En 2006, j’ai fondé l’université des nouvelles technologies et en 2010 le CFPS. Je suis parti m’installer en France pour des études et pour s’occuper de mes enfants qui y sont. Donc en France, je suis consultante en microprojet ce que je faisais ici avec l’ambassade du Japon. Je suis membre fondatrice d’une ONG internationale qui s’appelle Co-développement Afrique-Europe avec laquelle association, nous avons pu obtenir des fonds pour aider les jeunes guinéens. D’ailleurs, il y a un projet en cours à Popodara (Labé) pour l’adduction en eau. Actuellement, nous travaillons sur un projet de gestion des déchets de la ville de Conakry. Je suis également cadre dans une association qui s’occupe des personnes âgées qui s’appelle ‘’A tout-âge’’ car en France il y a un énorme problème de gestion des personnes âgées et handicapées. Aujourd’hui je suis présidente du conseil d’administration de l’ISIM comme je vis à l’étranger. Mais à partir de juillet, je serai ici.

Alors comment se présente l’institut supérieur d’informatique et de management et l’université des nouvelles technologies ?

Cette institution a été créée en 1995 (ISIM) par mon défunt mari et je continu ses œuvres en un mot. Tout ce que je fais, je travaille en fonction de sa vision qu’il avait voulu mettre en place en tant qu’expert, consultant international. La particularité de l’ISIM, c’est que nous sommes une institution naturellement d’informatique et de management. Nous sommes l’une des rares institutions à faire une limitation d’effectifs parce que nous, notre vocation c’est la qualification. Donc, l’adéquation, formation-emploi. Nous ne pouvons avoir un grand nombre d’étudiants si nous voulons vraiment qu’ils soient au top par rapport aux exigences du marché de l’emploi. Nos filières sont aussi ouvertes en fonction du marché de l’emploi. Elles sont en accord avec des entreprises avec lesquelles nous avons signés des partenariats, qui nous demandent un certain nombre d’étudiants même si cela n’est pas très facile en Guinée d’allier qualité et quantité. Nous essayons de faire de notre mieux. Il y a aussi une autre particularité, c’est que la majeure partie de nos enseignants de 1995 à 2003 venait de l’étranger. Ce qui continu d’ailleurs. Et puis l’équipe de l’ISIM sur place est sélectionnée sur une base extrêmement rude, comme les enseignants le disent bien. C’est sur CV et demande de motivation et naturellement sur interview aussi par un cabinet FICADESC qui est un partenaire à nous. Par rapport à la qualification de nos étudiants, nous avons aussi des modules de formations courtes de trois à six mois pour les préparer à affronter le marché de l’emploi. Même pendant qu’ils sont en cours, ils font des stages et donc on leur donne des compétences nécessaires.

En termes d’effectifs côté étudiants et enseignants, comment se présente la situation ?  

L’ISIM a une capacité de plus de mille étudiants, mais nous avons 420 étudiants que nous formons parce que nous les recrutons en fonction de la demande de nos entreprises partenaires. Nous ne recrutons pas parce que nous avons envie de recruter. Nous faisons en sorte que les étudiants sortants de l’ISIM puissent être absorbés directement par le marché de l’emploi. Nous avons plus de filières techniques dans lesquelles on ne peut pas avoir un grand nombre d’étudiants. Même si nous avons la capacité de mille et quelques étudiants, nous avons aujourd’hui 420 que nous formons selon la devise de l’institution. 50% de nos enseignants sont des guinéens et l’autre 50%, il y a des canadiens, des sénégalais, même le DGA actuel de l’école est sénégalais. Il y a des ivoiriens, il y a des français parce que moi-même je suis d’adoption française. Nous avons 12 personnes permanentes qui sont là et puis, nous avons une cinquantaine de vacataires.

Vous avez un grand bâtiment et peu d’effectifs. Comment faites-vous pour l’entretien de l’infrastructure et les autres dépenses dans la mesure où l’Etat n’a pas orienté d’étudiants cette fois-ci dans le privé ?          

Une très bonne question ! ISIM a été créé avant que l’Etat ne commence à envoyer des étudiants dans nos institutions. Nous existons depuis 1995. L’Etat a commencé à orienter des bacheliers en 2006. Nous sommes parmi les 10 premières universités à avoir signé des accords avec l’Etat. L’Etat vient en appui à ce que nous faisions avant. Nous ne dépendons pas de l’Etat. L’Etat a décidé aujourd’hui de ne pas orienter des étudiants dans les universités privées, ce que je trouve regrettable, il devait continuer à ouvrir cette possibilité de concurrence, parce que le monopole n’est pas bien. Aujourd’hui, les universités publiques ont le monopole. Avant les universités privées, les universités publiques ne faisaient aucune amélioration de leurs conditions de travail. Il a fallu que les universités privées soient là pour qu’il y ait cette concurrence. Que chacun revoit sa façon de fonctionner, revoit les équipements parce que sachant qu’il y a plus de monopole, il faut bosser dur pour pouvoir répondre aux besoins et aux normes. Malheureusement, l’Etat a décidé de ne plus travailler avec les universités privées, ce qui est fort regrettable, mais les universités privées continuent de fonctionner. Elles ont signé des accords de prestation de service avec l’Etat. Donc elles ne dépendent pas de l’Etat. Elles ont des fonds propres avec lesquels elles travaillent notamment nous. Moi je suis consultante, mon mari l’était. Nous travaillons avec des entreprises partenaires, naturellement qui donnent des fonds par rapport à la formation des étudiants. Nous avons aussi des parents qui orientent des étudiants dans nos institutions, qui payent leurs charges. Et nous avons aussi des associations et des ONG qui nous accompagnent. Nous avons des ambassades, des institutions internationales qui demandent nos services. Les subventions de l’Etat c’étaient un plus.

Madame, il y a des étudiants qui accusent certains chefs de département dont celui de l’économie de manquer d’ouverture. Que répondez-vous ?

Cela m’étonne énormément parce que le chef de département économie monsieur Camara Ibrahima Sory c’est quelqu’un de très ouvert. C’est quelqu’un qui est là depuis 2006, je le connais personnellement. Peut être s’ils parlaient d’un autre chef de département que je n’ai pas connu qui est peut être là depuis deux ou trois ans, parce que quand même il y a eu des changements à l’interne, je ne saurai pas répondre à cela. Mais cela m’étonne qu’ils parlent du chef de département économie parce que c’est quelqu’un qui est extrêmement ouvert, très compétent. S’il n’était pas compétent, il serait déjà parti, s’il n’était pas ouvert, il serait déjà parti. Nous mettons un accent particulier sur les relations entre étudiants-professeurs, entre étudiants-direction. C’est essentiel qu’il y ait la communication, c’est l’esprit du management. Il faut communiquer, il faut écouter, il faut discuter, comprendre les besoins des uns et des autres. Je prends bonne note, je vais faire en sorte de savoir qu’est-ce qui se passe.

Le respect de l’heure est un autre problème chez les professeurs. Certains ne viendraient pas à temps ou ne resteraient pas jusqu’à la fin. Avez-vous vérifiez si cela est fondé ?

Par rapport à l’arrivée des enseignants à l’heure, ça me fait rigoler parce que c’est un système qui est dans toute la Guinée. Moi personnellement je vis tout le temps les faits. J’ai des rendez-vous en ville dans des ministères, j’arrive dix minutes à l’avance, les gens se pointent une ou deux heures après parce qu’il n’y a pas de circulation fluide. Il n’y a pas de moyens de transport requis. Pour trouver un moyen de déplacement, c’est la croix et la bannière. Je suis d’accord qu’on devait faire en sorte de respecter les heures d’arrivée, mais aujourd’hui on essaie de faire avec les moyens de bord. Même les étudiants viennent en retard. Mais compte tenu des réalités guinéennes, on s’adapte à la situation. Les profs appellent quand ils peuvent arriver à l’heure ou pas. S’ils ont un retard de 30 minutes, on  fait en sorte d’occuper les étudiants par autre chose. Vous pouvez prendre votre propre voiture pour venir à l’heure et vous trouvez un embouteillage monstre que vous ne pouvez pas sauter ou vous trouvez un camion en panne au beau milieu de la route. Et puis les gens n’ont pas cette culture même si c’est une institution, c’est une université. Moi je fais en sorte que les gens aient cette culture de respect de l’heure. Mais par rapport au départ avant la fin de l’heure, je ne suis pas informé, mais je vais me renseigner. Quand un prof arrive avec 30 minutes de retard, il compense avant son départ. Quand des étudiants aussi arrivent en retard, ce n’est pas parce qu’ils arrivent en retard que nous les empêchons de rentrer dans les salles de classes parce que nous savons combien de fois il y a des difficultés de déplacement en Guinée.

On fait état également du départ d’enseignants que les étudiants qualifient de compétents

Si j’ai renvoyé certains enseignants, c’est parce que je me suis rendu compte qu’ils ne répondaient pas aux principes de fonctionnement de l’institution. C’est vrai que même si on fait une sélection, un tri, des interviews, on se rend compte qu’il y a de ces profs qui ne sont pas à la hauteur. Pour les étudiants ils sont peut être compétents.  Les étudiants guinéens, il faut que je le dise sont quand même un peu limités. Ils n’arrivent pas à faire la différence entre un très bon enseignant et un enseignant éloquent qui arrive dans la salle et qui épate par son éloquence. Moi ce qui m’intéresse, c’est le contenu qu’ils donnent et les débouchés qu’ils apportent aux étudiants. Si je vérifie je trouve que le contenu enseigné n’est pas conforme au contenu qu’ils devaient recevoir naturellement je fais en sorte de recruter quelqu’un de plus compétent.

Votre institut s’appuie sur l’informatique et la technologie. On sait que sans internet, tout cela n’est pas possible. Pourtant, on apprend qu’il n’y a internet ici.

Si, il y a de l’internet, mais une fois encore c’est l’internet que tout le monde a en Guinée. Ce n’est pas que nous. Nous faisons en sorte que tous nos étudiants aient accès systématiquement à l’informatique et l’anglais. J’insiste la dessus, parce que les meilleurs livres sont en anglais. Mais il y a un manque énorme d’électricité en Guinée, la fibre optique n’est pas répondante, donc la qualité de l’internet quelque fois fait défaut. Même moi, j’ai ce problème là. Les téléchargements sont lourds et cela n’est pas lié à nous. C’est lié au système ici. Quelque fois pendant que tu es en plein travail, tu as une coupure d’électricité. Le temps que tu mettes le groupe en marche, ça prend un laps de temps. Cela n’est pas la faute de l’ISIM, les télécommunications laissent à désirer en Guinée. Nous sommes une institution d’informatique, nous ne pouvons pas ne pas avoir l’internet, c’est impossible. Nous serions en contradiction avec le nom de notre institution.

Vous vivez en France. Plusieurs africains tentent de rejoindre le continent européen via le Sahara et la Méditerranée au péril de leur vie. On voit également ce qui se passe en Libye. Que vous inspire cette triste réalité ?

Une fois encore, c’est une question de politique. Moi je vis en France parce que j’étais marié à un français, j’ai des enfants français. Donc, j’ai droit au sol français. Je vis en France parce que j’ai des papiers qui me permettent de vivre là-bas. Et comme mes enfants avaient des soucis pour revenir ici, pour s’adapter, c’est pour cela que je vis là-bas. Aujourd’hui, mes enfants reviennent en Guinée, chez moi. Par rapport à l’immigration, moi depuis que je vis à l’étranger, particulièrement en France, je fais en sorte de démarcher tout le temps les écoles françaises, les communes, pour signer des accords et autres parce qu’une fois encore si on veut limiter l’immigration clandestine, il faudrait qu’on mette les moyens nécessaires dans nos pays d’origine pour pouvoir maintenir les jeunes. Les jeunes qui vont actuellement en France, c’est parce qu’ils pensent que c’est l’eldorado. Ils pensent que tout ce qui est bon se trouve en France. Une fois sur place, ils se rendent compte que ce n’est pas le cas.

Moi je reçois chaque année, dix immigrés, pas parce que je l’ai connais, c’est parce que je les vois dans la rue et comme le phénotype me montre que c’est des guinéens, donc je vais vers eux. Je reçois toutes les ethnies guinéennes chez moi. Je les héberge parce qu’ils dorment dans la rue, à tel point que mon mari qui est français m’a nommé ambassadeur de Guinée. Je passe tout mon temps à leur expliquer les conséquences de ce qu’ils ont fait. Je connais aujourd’hui des jeunes guinéens qui sont là-bas depuis dix ans. Ils sont dans les rues. Vous imaginez, dix ans, ils dorment dehors sous des tentes en plein hivers. Et c’est parce qu’ils pensent que l’eldorado est là-bas. Quand je leur pose des questions, ils me disent qu’ils ont des licences, qu’ils veulent faire des masters ailleurs. Ils disent qu’ils sont passés par campus France, trois à quatre fois et ils n’ont pas eu le visa. Ils ont finalement décidé de prendre la route. J’ai même des étudiants de l’ISIM qui font partis. Je dis mais, est-ce que vous voyez maintenant dans quoi, vous vivez ? Vous ne pouvez pas vous doucher, vous ne pouvez pas manger à votre faim, vous ne pouvez pas dormir, vous ne pouvez pas appeler vos parents pour leur expliquer dans quelles conditions vous êtes ! Vous allez finir par être fous parce qu’il y en a qui sont devenus fous hein ! Ils sont dans des asiles. Je dis est-ce que vous voyez les conséquences ? Ils répondent, madame, on ne voyait pas la portée de ce que nous faisions. Ils voient les films, pour eux, c’est la réalité. Pour limiter cette immigration massive, il faut amener les politiques à signer des accords avec de grandes écoles étrangères pour qu’il y ait des possibilités dans nos pays respectifs de former sur place au master, au doctorat. Et ça, c’est une politique, même si nous le privé, on essaie de la faire, mais quand la politique, les accords gouvernementaux ne sont pas derrière, ce n’est pas évident.  Ici, même s’il y a des écoles extrêmement qualifiées, on est limité. Ce n’est pas évident non plus de passer par campus-France parce que quelques fois il y a de ces cautions qu’on demande, ce n’est pas donné à tout le monde. Pour éviter cela, qu’on fasse en sorte que ces écoles là puissent venir sur place, investir et donner des cours sur place, ce qui réduirait l’immigration clandestine, les frais exorbitants que les parents déploient.

On peut étudier là, aller pour des stages de six mois, d’une année, mais prendre la route, passer par les eaux, c’est de la catastrophe. Les conditions de vie en Europe ne sont pas ce que les gens pensent.  L’Europe, est extrêmement dure. Il y a des personnes qui ont la chance de vivre comme elles vivaient ici, ce n’est pas donné à tout le monde. La majeure partie des africains en Europe, vivent dans des conditions déplorables. Même s’ils ont la nationalité, il y a certains qui font un job que j’appellerai  job-alimentaire. Ils travaillent dans un domaine qui n’est pas en relation avec leur compétence. Ils peuvent avoir eu un diplôme d’ingénierie et travailler dans des maisons de retraite comme étant des aides-soignants, travailler dans la cuisine, alors qu’ici ils auraient pu valoriser leurs diplômes. Une fois encore, il faudrait que la politique mise en place dans le pays puisse attirer le maximum de compétence.

Laplumeplus.com : il ne nous reste plus qu’à vous dire merci.  

Madame Barry Néné Houdia Baldé : merci à vous!

Interview réalisée par Mamadou Samba Sow et Abdoul Baldé

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